L’équilibre stratégique et les outils de maximisation de l’impact à travers les capacités disponibles

Écrit par : Dr Gamal El Mahalawy
Traduit par : Yousra Mohamed Massoud
D’après une lecture analytique de l’ouvrage « L’équilibre stratégique », publié par le ministère égyptien des Affaires étrangères, il apparaît que l’État égyptien ne cherche pas à présenter une feuille de route définitive pour un monde marqué par les troubles, le chaos et le non-respect du droit international, y compris le droit international humanitaire. L’ouvrage explique plutôt comment l’Égypte s’efforce de préserver la rationalité dans ses décisions au cours de cette période critique de l’histoire mondiale.
Il affirme que la politique étrangère égyptienne repose sur la maîtrise de soi en tant que choix stratégique, et que cette approche n’est nullement perçue comme une faiblesse. Au contraire, l’équilibre stratégique est considéré comme une nécessité et non comme un luxe, sans pour autant négliger les instruments du hard power, notamment dans le dossier de la lutte contre le terrorisme, en confrontant la pensée extrémiste par une pensée éclairée et par le développement économique. À ce propos, le président Abdel Fattah El-Sissi a souligné que « le terrorisme ne se limite pas à celui qui porte les armes, mais englobe également ceux qui financent, arment et fournissent une couverture politique et idéologique ».

L’ouvrage présente l’Égypte comme appartenant à une catégorie plus large de pays dits « de taille moyenne », qui refusent la marginalisation au sein du système international et cherchent à maximiser leur influence à travers la diplomatie, la construction d’alliances et la formulation d’agendas, plutôt que par la coercition. Dans ce sens, l’équilibre stratégique apparaît comme un outil permettant de maximiser l’impact des capacités disponibles.
1- Le cercle africain
Le cercle africain de l’État égyptien représente l’un des cercles les plus importants et les plus influents de la politique étrangère égyptienne, pour plusieurs facteurs : géographiques, historiques, géostratégiques et économiques. Après une longue période de repli sur soi durant la majeure partie de l’ère du defunt président Hosni Moubarak, l’État égyptien a entrepris, au cours de la dernière décennie, des mouvements d’équilibre visant à redéfinir les limites de son rôle dans les quatre grandes régions voisines. Le volet africain occupe une place centrale dans cette dynamique, car il couvre deux régions principales essentielles à la protection du rôle égyptien dans son environnement géostratégique.
Le Soudan
Le Soudan représente un défi que l’État égyptien a abordé avec discipline, en soutenant les efforts de dialogue et de cessez-le-feu. L’Égypte a assumé des charges humanitaires importantes en accueillant un grand nombre de ressortissants soudanais, dans une synergie entre deux axes complémentaires : l’axe humanitaire et l’axe sécuritaire. La stabilité du Soudan revêt en effet une importance particulière à deux niveaux fondamentaux : arabe et africain.

Le Soudan constitue un lien géographique entre l’Égypte et les pays riverains de la mer Rouge et de la Corne de l’Afrique, ainsi qu’un corridor reliant les pays du bassin du Nil au cœur du continent africain, en direction de l’Afrique australe. L’Égypte traite le dossier soudanais selon un équilibre harmonieux combinant diplomatie et politique des lignes rouges, déjà appliquée dans les dossiers libyen et gazaoui.
La présidence égyptienne a affirmé que l’État égyptien ne permettra pas le franchissement de ces lignes rouges dans la crise soudanaise, compte tenu de leur impact direct sur la sécurité nationale égyptienne, étroitement liée à celle du Soudan. Il s’agit notamment du refus de toute tentative de sécession d’une partie du territoire soudanais, ainsi que de la préservation des institutions de l’État soudanais. L’Égypte a également souligné son droit plein et entier de prendre les mesures nécessaires garanties par le droit international, y compris l’activation de l’accord de défense commune entre les deux pays, afin d’empêcher toute atteinte à ces lignes rouges.
2- Le cercle asiatique
En Asie, l’ouverture égyptienne s’est caractérisée par un équilibre réfléchi, sans précipitation vers des transformations rapides du système international. L’État égyptien a cherché à élargir son réseau de partenariats tout en préservant ses relations existantes. Compte tenu de la dimension arabo-asiatique de l’Égypte, ainsi que de ses dimensions historique et économique, cette sphère a occupé une place centrale, avec les États arabes du Golfe en son cœur.
Les relations Égypte-Golfe
Les relations entre l’Égypte et les pays du Golfe constituent l’un des piliers de l’équilibre stratégique, dans la mesure où la sécurité du Golfe est indissociable de la sécurité nationale égyptienne. L’État égyptien coordonne étroitement avec les pays du Golfe durant les périodes de tension régionale, tant sur les plans politique que sécuritaire. Cette coordination se manifeste notamment par la participation de l’Égypte à la sécurisation des voies maritimes en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb, ainsi que par une coopération économique fondée sur des investissements à long terme. Le développement durable est ainsi perçu comme la première et la plus solide ligne de défense contre l’instabilité.

3- Le cercle européen
En Europe, la coopération s’est principalement illustrée dans le domaine de la sécurité énergétique. L’Égypte constitue un pilier essentiel dans ce dossier et continue de jouer un rôle majeur dans l’exportation de gaz naturel liquéfié vers l’Europe, en particulier vers des pays de l’Union européenne tels que l’Italie, l’Espagne et l’Allemagne. Cette position repose sur les infrastructures égyptiennes avancées, notamment les usines de liquéfaction de gaz d’Idku (EDCO) et de Damiette, permettant de traiter le gaz produit localement ou importé des pays voisins, puis de le réexporter vers les marchés européens.
Les experts estiment que la signature du récent accord gazier avec Israël représente des gains évidents pour les deux parties, tout en favorisant l’Égypte en termes de coûts et de rendements économiques indirects. En effet, Israël ne dispose pas d’alternatives d’exportation rapides ou à faible coût, les projets de pipelines directs vers l’Europe nécessitant des investissements colossaux et des délais prolongés. Le recours aux infrastructures égyptiennes apparaît ainsi comme l’option la plus réaliste.
Par ailleurs, en octobre 2025, l’Égypte a signé un accord portant sur la réalisation d’études pour un projet d’interconnexion électrique avec l’Europe via l’Italie. L’État égyptien ambitionne également de jouer un rôle central dans les chaînes de valeur mondiales des énergies propres, à travers le développement de projets concrets de production et d’exportation d’hydrogène vert et d’ammoniac vert vers l’Union européenne, dans le cadre de la Stratégie de l’énergie durable à l’horizon 2035.
Dans le dossier migratoire, l’Égypte a adopté une politique efficace et une vision réussie pour lutter contre l’immigration irrégulière, tout en respectant les conventions internationales. Elle est parvenue à stopper les flux d’immigration clandestine, à renforcer les contrôles aux frontières — notamment maritimes — et à mettre en place un cadre législatif national pour combattre le trafic de migrants.
4- Les États-Unis d’Amérique
La relation entre l’Égypte et les États-Unis constitue une relation stratégique fondée sur le dialogue plutôt que sur la dépendance ou la confrontation. Malgré l’existence de divergences, celles-ci n’ont pas affecté la solidité de la relation, en raison des intérêts communs. Il s’agit d’une approche visant à gérer les différends sans rompre les liens, tout en préservant l’indépendance de la décision nationale. Cette posture s’est clairement manifestée dans la position ferme et explicite de l’Égypte concernant la question du déplacement forcé — ou même déguisé en déplacement volontaire — de la population de la bande de Gaza.
Conclusion
La vision égyptienne de la politique d’équilibre stratégique reflète la capacité de l’État égyptien à comprendre les mutations internationales et à élaborer une stratégie visant à y faire face conformément à l’intérêt national, de manière rationnelle et équilibrée. Cette approche repose sur des outils de puissance douce et des capacités disponibles, en tenant compte du timing, et des modalités d’emploi de chaque instrument.



